Paul Sédar NDIAYE, Ecrivain, Enseignant et Cadre d’entreprise sénégalais : « On nous a longtemps répété qu’avancer, c’était ressembler à l’Occident, et une partie de nos élites l’a cru au point d’en emprunter jusqu’aux costumes et aux façons de penser »
Dans un contexte où l’Afrique est appelée à inventer ses propres modèles de leadership, de gouvernance et de développement, certaines voix se distinguent par leur capacité à nourrir le débat et à questionner les certitudes. Parmi elles, celle de Paul Sédar NDIAYE. Écrivain, consultant et conférencier sénégalais, il est également un spécialiste reconnu des questions de leadership et de management. Auteur de « Teranga, la gestion de l’hospitalité ; Les Larmes de Mossane et L’Équilibre du cœur », il s’intéresse aux dynamiques humaines, aux valeurs africaines et aux transformations qui façonnent les organisations et les sociétés contemporaines.
Dans cet entretien accordé à Afrique Économie, Paul Sédar NDIAYE partage une réflexion nourrie par son expérience professionnelle et son parcours intellectuel. De la place de la confiance dans l’entreprise à la nécessité pour l’Afrique de valoriser davantage ses propres références culturelles, il livre une analyse sans détour des enjeux qui façonnent le continent d’aujourd’hui et de demain.
Une conversation riche avec un homme de lettres et de réflexion qui invite à repenser le leadership, la réussite et le développement à partir des réalités africaines.
A.E : Vous êtes écrivain, cadre dirigeant à la Sonatel, enseignant à l’ISM Dakar et président de « Mains Solidaires ». Pour commencer, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous parler des différentes facettes de votre parcours ?
J’ai grandi dans une maison où la parole avait du poids. Chez nous, bien des choses se réglaient avec un proverbe sérère placé au bon moment, et ça m’est resté : avant d’être un cadre ou un auteur, je suis quelqu’un qui écoute la langue des autres. À la Sonatel, où je suis entré en 2001, j’ai pas mal bougé : Tambacounda, Mbour, Kaolack, puis Dakar. À chaque poste, la même leçon revenait sous une autre forme. Le management n’a rien d’une science froide, c’est une affaire d’attention, presque de patience. On apprend autant à regarder une équipe se souder qu’à voir un conflit pourrir faute d’avoir été nommé à temps. C’est dans ces agences de région que j’ai commencé à me demander à quoi ressemblerait, vraiment, un leadership pensé depuis l’Afrique. L’enseignement est arrivé presque sans que je le décide. Depuis 2020, je rends à l’ISM ce que le terrain m’a donné, mais je me méfie des recettes toutes faites. Devant des jeunes cadres, mon rôle n’est pas de dicter des réponses, c’est de leur laisser de la place pour douter. L’écriture, elle, est venue tard. Pendant des années j’ai accumulé des observations sans trop savoir quoi en faire, jusqu’au jour où il a bien fallu les poser quelque part. « Mains Solidaires », enfin, c’est ma part la plus exigeante : une idée qui ne se traduit par rien de concret sur le terrain ne m’intéresse pas longtemps.

A.E : Vous définissez la teranga comme une forme d’intelligence émotionnelle appliquée au leadership et au management. Comment cette vision peut-elle inspirer les dirigeants africains d’aujourd’hui ?
On réduit trop souvent la teranga à l’accueil, au bon repas, au sourire de circonstance. C’est beaucoup plus que cela. Recevoir quelqu’un, dans notre culture, c’est accueillir son histoire et ses soucis en même temps que sa personne. Il y a là une intelligence des rapports humains que le monde de l’entreprise a largement perdue en route. Beaucoup de dirigeants croient encore que commander, c’est tenir ses équipes à distance et ne jamais montrer la moindre faille. Je crois exactement l’inverse. Les organisations qui durent, ici, ne sont pas celles où l’on craint le patron, mais celles où chacun se sent reconnu pour ce qu’il apporte. Je l’ai vu de mes yeux. Au sein de l’une des agences régionales, j’ai un jour hérité d’une équipe au bord du conflit : une série d’arrêts maladie répétés, des objectifs inatteignables et une atmosphère tendue. Plutôt que de sévir, j’ai pris le temps de recevoir les gens, un par un, parfois autour d’un thé, pour entendre ce que personne n’avait pris la peine d’écouter. Quelques mois plus tard, la même équipe, avec les mêmes visages, était redevenue solide et performante. Je n’avais rien changé d’autre que ma manière de les considérer. Les meilleures entreprises en Afrique, ce ne sont pas celles où le patron fait peur. Ce sont celles où il y a une relation de confiance, où les gens se sentent écoutés, où leurs préoccupations comptent. Ce n’est ni une lubie identitaire ni un rejet de l’Occident. C’est simplement une ressource que nous avons sous la main, et que nous aurions tort de laisser dormir.
A.E : Votre parcours réunit trois univers souvent distincts : l’entreprise, l’enseignement supérieur et la littérature. Comment parvenez-vous à concilier ces différentes dimensions de votre vie professionnelle et intellectuelle ?
Pas toujours bien, je l’avoue. Il y a des nuits où je me demande si je ne suis pas en train de m’éparpiller, de tout effleurer sans jamais rien creuser pour de bon. Avec le temps, pourtant, j’ai compris que ces trois vies ne se disputaient pas mon attention : elles se passent le relais. L’entreprise me fournit le réel, brut et parfois brutal. La salle de cours m’oblige à le mettre en ordre, à le rendre transmissible. L’écriture, enfin, me laisse aller voir ce qui se cache en dessous. Aucune des trois ne tiendrait debout toute seule. Un manager qui ne réfléchit jamais finit cynique ; un professeur qui n’a jamais quitté l’amphi vire à l’abstraction ; quant à l’écrivain sans engagement, il se contente vite de se regarder écrire. C’est en les tenant ensemble que je m’épargne, je l’espère, chacun de ces travers. Concrètement, je me lève tôt et je défends mes heures d’écriture bec et ongles. Le reste relève de renoncements que j’assume. On me dit parfois que je me prive ; je ne le ressens pas ainsi, parce que ce que je protège là, c’est précisément ce qui me garde entier.
A.E : Pensez-vous que l’Afrique dispose aujourd’hui de modèles de leadership suffisamment ancrés dans ses propres valeurs et réalités culturelles ?
Non. Et c’est même, à mes yeux, l’un de nos angles morts les plus coûteux. Nous avons reçu en héritage des institutions pensées ailleurs, pour d’autres. L’université, l’entreprise, l’administration tournent encore largement sur une logique importée. On nous a longtemps répété qu’avancer, c’était ressembler à l’Occident, et une partie de nos élites l’a cru au point d’en emprunter jusqu’aux costumes et aux façons de penser. Le bilan est mince, et pour une raison simple : ces modèles ne disent rien sur ce que nous sommes. Prenez Kocc Barma Fall. Un esprit d’une finesse rare sur la nature humaine et sur la vie en société. Personne ne l’enseigne dans nos écoles, où l’on récite Descartes et Platon. Je n’ai rien contre eux, mais qu’est-ce qui nous interdit d’asseoir Kocc Barma à la même table ? Nos dirigeants gagneraient à puiser dans leur propre fonds intellectuel. Non pour claquer la porte au reste du monde, mais pour fabriquer du neuf à partir des deux héritages. Et ce chantier n’attend pas : il ne se fera pas dans vingt ans, il se fera maintenant ou il ne se fera pas.

A.E : À travers vos romans, vous abordez des thématiques sensibles telles que les violences conjugales, les relations de couple ou encore la migration forcée des jeunes filles. Pourquoi avez-vous choisi de donner une place centrale à ces questions sociales dans votre œuvre ?
Parce que ce sont elles qui comptent. Celles qui dérangent, celles dont on préfère ne pas parler à table. « L’Équilibre du Cœur » est né d’un constat tout simple : autour de moi, des couples qui s’aimaient pour de bon se défaisaient, faute de savoir tenir ensemble la tradition et leur envie de liberté. Et là-dessus, rien. Un grand silence, comme s’il était indécent d’en parler. « Les Larmes de Mossane », c’est autre chose : c’est de la colère. On m’a raconté l’histoire d’une gamine brillante, violée puis chassée par les siens, contrainte de filer à Dakar. Je ne m’en suis pas remis. Combien de Mossane marchent parmi nous, le dos courbé sous un secret que personne ne veut entendre ? Je ne crois pas qu’un roman change le monde. Mais il lui arrive de changer un lecteur, et un lecteur qui bouge, ça finit toujours par déteindre sur les autres.

A.E : Au-delà de l’écriture, vous êtes engagé sur le terrain à travers l’association « Mains Solidaires » et l’organisation d’ateliers littéraires. Quelle place occupe l’engagement citoyen dans votre vision de l’écrivain ?
Pour moi, ce n’est pas un supplément d’âme : c’est ce qui tient tout le reste debout. Écrire, c’est déjà prendre parti sur le monde et sur ce qu’on voudrait y corriger. Seulement, dénoncer dans un livre, puis rester les bras croisés, ça ne tient pas la route. Quand on écrit ces choses-là, on se doit aussi d’y mettre les mains. « Mains Solidaires », c’est ma manière de ne pas rester sur le bord à commenter le match. Les ateliers que j’anime pour les jeunes ne relèvent pas de la charité, mais d’un pari : leur faire sentir qu’ils ont une voix et qu’elle pèse. Et je serais malhonnête de ne pas l’avouer, j’en ressors souvent plus riche qu’eux. Mon écriture y gagne en vérité ce que mes heures de bureau ne lui donneront jamais.
A.E : Vous accordez une attention particulière à la jeunesse. Quels sont les principaux messages que vous cherchez à transmettre à travers vos ateliers et vos différentes initiatives ?
D’abord qu’on les écoute. Qu’ils ne sont pas là pour encaisser sans broncher ce que les aînés leur transmettent, mais pour interroger, inventer, contredire au besoin. Ensuite, que la littérature n’appartient à aucune caste. Pas besoin d’un diplôme de Paris ou de New York pour s’en emparer. C’est un outil, à la portée de tous, pour y voir plus clair sur le monde et sur soi-même. Et puis il y a une chose qui me tient à cœur. Je veux qu’ils sachent qu’on peut réussir sans se trahir, être de son temps sans couper ses racines, mener une vie professionnelle et intellectuelle dense tout en restant fidèle à ses origines. Ceux que je croise dans les ateliers ont une faim de sens qui, franchement, me rend optimiste.
A.E : À travers votre parcours, vos ouvrages et vos engagements, quel héritage souhaitez-vous laisser aux générations futures ?
Celui d’une possibilité ouverte. La démonstration, toute bête, qu’on a le droit de faire autrement. J’aimerais qu’après moi, quelqu’un puisse se dire que les cases ne sont pas obligatoires. Qu’on n’est pas forcé de trancher entre l’entreprise et la littérature, entre la tradition et la modernité, entre sa propre réussite et les autres. J’ai essayé de tenir les deux bouts à la fois ; si ça autorise quelques-uns à en faire autant, ce sera déjà beaucoup. J’aimerais aussi qu’on cesse, chez nous, de demander la permission de penser. Que les jeunes leaders africains aillent puiser dans leur propre fonds sans s’excuser, débarrassés de ce vieux réflexe qui nous fait toujours nous croire un cran en dessous. Mais le plus précieux, au fond, ce ne sont pas des réponses, ce sont des questions. Et si on essayait autrement ? Et si on tendait l’oreille à nos propres voix ? Et si on se rangeait, une bonne fois, du côté des oubliés ? Le jour où une seule personne se sera posé ces questions à cause d’une page que j’ai écrite ou d’un atelier que j’ai mené, je me dirai que ça valait la peine.
Interview réalisée par Nadège Koffi

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