Keiwa, jeune start-up ivoirienne qui s’intéresse au Secteur informel

Keiwa, jeune start-up ivoirienne qui s’intéresse au Secteur informel

Fabrice Koffi, jeune ivoirien, Fondateur de Dothan Group, une start-up qui a pour mission d’accompagner les très petites entreprises à une gestion optimale de leurs activités. À travers une application mobile, qui s’appelle Keiwa « sécurité », cette start-up vient depuis le 31 janvier 2019 d’être lauréate, avec un financement de 5 millions de FCFA, de la 2ème édition de MTN Yellow Start-Up au Sofitel Hôtel Ivoire d’Abidjan, avec 5 autres start-up qui bénéficieront de six mois de formation soutenue grâce à l’appui d’Alliance Conseil, structure spécialisée en développement entrepreneurial.

Dans cette interview accordée au site www.afriqueeconomie.net, le DG de Dothan Group, nous relate son parcours qui l’a conduit à se lancer dans l’Entrepreneuriat, explique la valeur ajoutée qu’apporte sa start-up sur le continent africain et nous donne son point de vue sur l’environnement des affaires en Afrique mais plus particulièrement en Côte d’Ivoire.

  

 

A.E : Quelle est votre formation ?

Je suis comptable de formation. J’ai fait une Licence en comptabilité, après j’ai fait une année d’expérience dans un cabinet d’expertise comptable. J’ai 6 années d’expériences dans l’accompagnement de ces PME. Nous sommes incubés chez Incubivoir, qui est un incubateur généraliste de Projets innovants.

A.E : D’où vous est venu de vous lancer dans l’entrepreneuriat ? Et depuis quand avez-vous lancé votre start-up ?

Mon parcours entrepreneurial a commencé pendant mes années « lycée ». J’ai participé à une compétition de Juniors Entreprises et à partir de là j’ai découvert que je pouvais être entrepreneur. Cela m’a plu car c’était un moyen de m’exprimer. Naturellement j’aime être indépendant, je n’aime pas le statu-quo, je n’aime pas quand les choses ne bougent pas. J’aime un monde qui se réinvente chaque jour. Du coup, j’ai trouvé dans l’entrepreneuriat un moyen de pouvoir m’inspirer. Mais c’est véritablement en 2013, après le cabinet que j’ai commencé à suivre les commerçants, les petits commerçants, petit à petit. Donc je dirai que de petits métiers en petits métiers, jusqu’à véritablement me lancer à mon propre compte.

A.E : Vous avez combien d’employés à votre actif ?

Pour l’instant nous sommes une équipe de trois personnes. 2 informaticiens, et moi-même.

A.E : Quel est votre chiffre annuel ?

L’entreprise a été légalement créée en octobre 2018, donc pratiquement à la fin de l’année 2018, mais on a quand même réalisé pratiquement 2.000 euros de chiffres d’affaires (1.300.000 FCFA), ce n’est pas grande chose mais c’est assez symbolique pour nous.

A.E : Avez-vous eu un financement avant de lancer votre start-up ? Si oui, pouvez-vous nous expliquer ?

Non je n’ai pas eu de financement. Jusqu’à présent le Projet a été lancé sur fonds propre. Nous avons participé à des compétitions, pas forcément pour avoir de l’argent, mais surtout pour pouvoir nous connecter à des personnes ressources, à des Groupes qui nous aident. Mais essentiellement, c’est sur fonds propre qu’on a lancé notre Projet.

 

A.E : Quelle est la valeur ajoutée à ces nombreuses start-up que nous avons sur le continent africain ?

Nous, on est différent parce ce qu’on s’attaque à un secteur qui, peut-être, est purement africain. C’est vrai qu’il existe sur d’autres continents mais le secteur informel en Afrique, je dirai même c’est l’essentiel de l’économie. On a 40% de l’économie qui est dans l’informel, donc en s’attaquant à ce problème, nous attaquons à un problème beaucoup plus grand et aussi notre approche… nous avons une approche terrain. C’est un défi parce ce  que je sais qu’avant il y avait des personnes qui avaient essayé de trouver des solutions, même des grands Groupes, mais on change d’approche, on bénéficie du fait de ces années d’expériences à côtoyer ces femmes, à côtoyer ces hommes dans l’informel. Du coup on comprend mieux leur logique. Je sais qu’ils ont leur propre technologie à eux qu’il faut découvrir. Donc c’est ce qu’on essaie de faire. Quand vous regardez Keiwa, pour un comptable, pour un professionnel comptable, il va trouver beaucoup de choses choquantes, mais pour nous cela a du sens parce ce que c’est ce que notre cible veut, c’est ce que notre cible attend.

A.E : Pouvez-vous nous citer quelques clients qui sollicitent votre expertise ?

Déjà depuis décembre 2017, nous avons été le coup de cœur de l’hackathon sur le parcours de vie de l’informel organisé par le Groupe bancaire Société

Générale, nous collaborons avec le Groupe, sur l’application. L’idée de cette collaboration c’est d’une part permettre aux commerçants, de mieux gérer leurs activités et d’avoir accès aux crédits bancaires. Donc c’est un partenariat dans lequel nous sommes depuis 2017.

A.E : Quels sont vos projets à court et long termes ?

2019, on est focalisé sur le Sénégal et la Côte d’Ivoire. On va essayer de lancer l’application sur les deux pays en même temps et pour nous à partir de 2020, commencer un déploiement beaucoup plus africain, au Nigéria, au Maroc, en tout cas sur tous les pays africains.

Dothan Group, à part Keiwa que nous portons, nous avons un Programme de renforcement de capacités des Entrepreneurs en post-création. Il  y a des acteurs qui aident les Entrepreneurs à créer des Entreprises. Nous, nous allons leur fournir les outils de planification et aussi de stratégie. On y travaille, bientôt nous allons procéder au lancement.

 

A.E : Quel conseils à toute personne désireuse de se lancer dans l’entrepreneuriat en Afrique, mais plus précisément en Côte d’Ivoire votre pays d’origine ?

Pour les jeunes africains qui veulent se lancer dans l’entrepreneuriat, je pense qu’il y a deux choses qu’ils doivent apprendre. C’est le courage et la résilience. Le courage parce ce que peu importe l’activité, l’entrepreneuriat ce n’est pas qu’une affaire d’argent, c’est surtout une affaire de courage. Il faut avoir le courage de commencer, le courage de tenir, le courage d’aller toujours de l’avant. Et la deuxième chose, il faut être résilient parce ce que c’est un parcours qui est fait d’échecs, de désillusion, de chute, mais il faut avoir la force nécessaire pour se réorganiser et trouver en chaque échec, l’opportunité de faire mieux. Pour moi c’est la force la plus importante pour l’entrepreneur africain. A chaque fois qu’il y a une chute, moi je considère que cette chute te permet de prendre de meilleur appui pour rebondir et pour aller de l’avant.

A.E : Avez-vous des partenariats ? Si oui, lesquels ?

Oui, nous avons la Société Générale qui est notre premier  partenaire. Là, nous allons bosser avec une des filiales au Sénégal qui est Manko, qui est une micro-finance, mais qui a une approche très intéressante vis-à-vis de l’informel. C’est une micro-finance qui essaie de comprendre ces acteurs de l’informel et de s’adapter à leur façon de faire. Par exemple, c’est la microfinance qui va aller dans les marchés, pour prospecter, pour ouvrir des comptes à ses commerçants. Même étant au marché, ils peuvent venir trouver le commerçant et lui permettre de demander du crédit. C’est une approche qui pour nous, cadre bien avec la perception que nous avons de ce Secteur. Il s’agit de construire avec eux (commerçants), de nouvelles pratiques basées sur des technologies qu’eux-mêmes ont développées. Quand je parle de technologie, ce sont eux même leurs propres pratiques. Par exemple, vous remarquerez que nos mamans au marché ont toujours leur argent dans le « keiwa » et c’est raison pour laquelle nous avons donné Keiwa comme nom à notre application, pour leur rendre hommage. Car, pour les avoir côtoyés, je sais que peu importe la somme qui est dans le keiwa, elles savent à quoi servira chaque billet qui se trouve dans cette trousse. Le Keiwa, c’est aussi un symbole de sécurité qui fait d’elles de meilleurs gestionnaires que les hommes. Donc avec ce partenaire Manko, c’est de réussir et essayer avec d’autres filiales de Société Générale. Et l’autre partenaire qui vient s’ajouter est MTN-CI.

A.E : Que pensez-vous de l’environnement des affaires sur notre continent et plus précisément en Côte d’Ivoire ?

Chaque pays a ses propres réalités mais je dis toujours qu’en Afrique, nous sommes dans un environnement des affaires assez inédits, surtout chez nous en Côte d’Ivoire. Vous avez des entrepreneurs qu’on voit à la télévision, à la presse, en train de réussir des choses, mais au fond, c’est de simples bonhommes qui quelquefois peinent à trouver le pain quotidien avant de réfléchir sur leurs Projets. Donc c’est un environnement assez inédit. C’est vrai que c’est de l’entrepreneuriat, c’est une initiative privée, personne ne force personne à le faire de l’entrepreneuriat, mais aujourd’hui de nombreux États ont des politiques d’accompagnement des startups bien ficelées. Je pense au Sénégal  à côté de nous… [pour paraphraser quelqu’un] Nous sommes passés d’une économie capitalistique à une autre aujourd’hui qui est une économie de partage, où le capital n’est qu’une commodité. Chez nous, en Côte d’Ivoire, il est temps de s’en rendre compte et de changer de paradigme. Même s’il n’y a pas vraiment de barrières à la création d’entreprise, les mesures d’accompagnement des startups restent encore très vagues. Donc pour revenir à l’environnement des affaires, au niveau du cadre légal, la Côte d’Ivoire a fait beaucoup d’effort pour très bien se positionner dans le classement Doing Business. Dans la réalité je pense qu’il y a d’autres choses à faire surtout sur l’investissement sinon le financement. Par exemple le crowdfunding… Il n’y a pas encore de cadre juridique approprié pour exploiter le potentiel de cette source de financement pour les start-up, il va falloir y réfléchir. Après je pense que les entrepreneurs eux même doivent s’approprier

le code des investissements en Côte d’Ivoire, parce ce que ce code prévoit beaucoup de choses aujourd’hui qui quelquefois nous, entrepreneurs ignorons parce ce qu’on ne s’informe pas. Il y a quand même pas mal d’avantages dans ce code d’investissement. Au niveau de la fiscalité, je pense qu’il faut faire un peu plus d’effort pour les start-up.

Une start-up par définition est une jeune pousse qui ne sait pas encore comment elle va gagner de l’argent, qui quelquefois n’a pas trouvé son produit, pour le moment elle a une idée et elle va aller vers son produit et trouver son business modèle. Il faut lui permettre de traverser cette période plus facilement en allégeant les charges fiscales ou même en les supprimant carrément comme en Tunisie, où ils ont 3 années d’exonération fiscale pour les start-up. Je pense qu’en Côte d’Ivoire on peut le faire. Il faut qu’on le fasse sinon nos entreprises ne vivront pas longtemps, parce ce que le contexte dans lequel nous sommes, lorsque vous créez une entreprise, à peine vous l’avez créé, vous êtes endetté vis-à-vis des impôts et cela n’est pas vraiment adapté.

A.E : Un mot sur la dernière annexe fiscale adoptée par la Côte d’Ivoire

Je n’ai pas eu l’occasion de lire toute l’annexe fiscale mais ce que j’ai vu c’est que les mesures d’incitations à l’emploi. Par exemple, pour une entreprise qui embauche des stagiaires, elle va avoir certaines exonérations d’impôts. Ce n’est pas tellement une innovation parce ce que cela existait déjà dans les précédentes annexes, mais c’est toujours bon d’insister, d’aller un peu plus loin encore. Mais pour moi il n’y a pas une grande avancée pour les start-up, on continue de faire du sur place, on continue de faire une fiscalité pour les PME. Nous, on veut une fiscalité pour les start-up, et pour moi cette fiscalité consiste à exonérer les start-up de tout impôts au moins pour les trois premières années de leur vie sinon avant même je disais jusqu’à 5 ans. À défaut d’avoir du financement, il faut faire cela pour les start-up. Je m’attends qu’il ait une vraie politique en ce sens.  L’État doit avoir une vision à long terme. Pour avoir participé à plusieurs Programmes, plusieurs rencontres, je pense qu’il y a quelque chose qui se prépare, même si cela prend du temps, on avance quand même, donc on va voir ce que cela va donner.

A.E : Quel est pour vous la problématique des PME en Afrique ?

C’est assez complexe mais je le résume en trois points. L’environnement, le financement et la compétence des start-up que nous sommes. L’environnement parce ce qu’il faut améliorer encore le cadre juridique. Quant au financement il est là mais il n’est pas encore suffisamment accessible. Il faut le rendre suffisamment accessible, c’est pour cela que je parlais de créer un cadre juridique qui pourrait permettre à la classe moyenne d’investir dans les start-up à travers le crowdfunding. Et après on a la compétence des start-up. En tant que jeunes entrepreneurs, nous devons beaucoup lire, apprendre à s’informer dans notre écosystème… Je parlais tantôt de notre méconnaissance du code d’investissement. Nous devons apprendre à être professionnels, à respecter les rendez-vous, à être là à l’heure, à communiquer, nous devons apprendre tout cela. Après les autres compétences peuvent suivre au jour le jour tout s’apprend… Pour moi ce sont les trois points qu’il faut résoudre pour créer un environnement propice. Ces trois facteurs existent déjà, mais il faut créer « les ponts » entre eux. Pour l’instant, ce n’est pas le cas ; ce qui fait que notre écosystème est assez « artificiel » faible et hétérogène… Mais on va y arriver… J’ai bon espoir.

A.E : Votre mot de fin à l’endroit de notre site et de tous nos lecteurs

Merci au site www.afriqueeconomie.net pour l’attention que vous nous avez porté sur notre Projet. C’est toujours bien d’avoir une presse qui s’intéresse à ce que font les jeunes. Vous nous permettez de parler de notre projet. J’invite les gens à lire le site qui met la particularité sur la vie économique, également des start-up, pour moi cela a du sens en Côte d’Ivoire.

 

Interview réalisée par Nadège Koffi

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