À l’heure où la participation des femmes aux instances de décision demeure un enjeu majeur pour les démocraties africaines, la question de leur représentation politique continue d’alimenter les débats sur la gouvernance inclusive.
Dans son nouvel ouvrage, « Femmes et représentation politique au Maroc », la politologue et chercheuse marocaine Meryem BELHOUSSINE livre une analyse approfondie des mécanismes qui façonnent l’accès des femmes aux responsabilités publiques, tout en mettant en lumière les limites d’une représentation qui ne se traduit pas toujours par un véritable pouvoir d’influence.
Dans cet entretien accordé à Afrique Économie, l’auteure revient sur les principales conclusions de son ouvrage, les défis persistants de la participation politique des femmes au Maroc, ainsi que les enseignements que peuvent en tirer les pays africains engagés dans le renforcement de la gouvernance, de l’égalité des chances et du leadership féminin.
A.E : Votre nouvel ouvrage vient d’être publié le 02 juillet 2026 aux Éditions L’Harmattan. Quel constat ou quelle préoccupation a été le point de départ de cette réflexion ?
Et si le véritable défi de la représentation politique des femmes ne consistait pas à entrer au Parlement, mais à y rester et à y exercer une influence durable ? C’est cette question qui guide mes recherches depuis sept ans. Ce travail est né d’un constat récurrent observé sur trois législatures successives, la majorité des femmes élues au Parlement grâce aux mécanismes de quotas ne se portent pas candidates, par la suite, dans les circonscriptions locales. Plus encore, il demeure relativement rare de voir des femmes siéger au Parlement au cours de plusieurs législatures consécutives. Ce constat m’a conduite à interroger les limites des mécanismes de discrimination positive et à déplacer l’analyse du seul cadre juridique vers la réalité du terrain. J’ai ainsi entrepris une recherche fondée sur les expériences vécues de plus de 80 anciennes parlementaires élues grâce aux quotas, afin de comprendre les obstacles, souvent invisibles, qui freinent leur ancrage politique, leur reconduction et leur accès durable aux espaces de décision. Au-delà des chiffres, cette recherche met en lumière les mécanismes informels, les pratiques partisanes et les rapports de pouvoir qui continuent de façonner les trajectoires politiques des femmes, malgré les avancées institutionnelles enregistrées au Maroc.
A.E : Le titre de votre ouvrage est particulièrement évocateur. Quel message souhaitez-vous transmettre à vos lecteurs avant même qu’ils n’en ouvrent les premières pages ?
Le titre « Femmes et représentation politique au Maroc », « Entrer n’est pas gouverner » résume à lui seul la principale conclusion de mes recherches. Pendant longtemps, le débat public s’est concentré sur une question essentielle comment permettre aux femmes d’accéder au Parlement ? Les mécanismes de quotas ont constitué une avancée importante en ouvrant les portes de l’institution à de nombreuses femmes. Mais mon travail montre que franchir cette première étape ne suffit pas. « Entrer n’est pas gouverner » signifie que l’accès à une fonction élective ne garantit ni un véritable pouvoir d’influence, ni une carrière politique durable, ni une participation pleine et entière aux processus de décision. Les obstacles les plus déterminants apparaissent souvent après l’élection difficultés à obtenir une nouvelle investiture, faible accès aux circonscriptions locales, fonctionnement interne des partis, accès limité aux réseaux politiques et aux ressources nécessaires pour consolider une trajectoire politique. Avant même d’ouvrir ce livre, j’aimerais que le lecteur comprenne qu’il ne s’agit pas seulement d’un ouvrage sur les femmes en politique. C’est une réflexion sur le fonctionnement de notre démocratie, sur les mécanismes visibles et invisibles qui structurent l’accès au pouvoir et sur les conditions nécessaires pour transformer une présence institutionnelle en une participation politique réelle et durable.

A.E : Quelles sont les principales conclusions de vos recherches sur la représentation politique des femmes au Maroc ?
Ma recherche met en évidence une conclusion essentielle au Maroc, le principal défi n’est plus uniquement de permettre aux femmes d’accéder au Parlement, mais de leur donner les moyens d’y construire une carrière politique durable. Les mécanismes de quotas ont incontestablement permis d’améliorer la représentation des femmes et de lever un obstacle historique à leur entrée dans les institutions. Ils ont constitué une étape décisive dans le processus de démocratisation de la vie politique. À partir des témoignages de plus de 80 anciennes parlementaires, j’ai constaté que de nombreuses femmes rencontrent des difficultés à transformer leur premier mandat en une trajectoire politique pérenne. Très peu se présentent ensuite dans les circonscriptions locales, et plus rares encore sont celles qui siègent durant plusieurs législatures successives. Mes recherches montrent également que les principaux obstacles ne sont pas uniquement juridiques. Ils se situent au cœur du fonctionnement des partis politiques. L’une des conclusions majeures de mon travail est que les quotas, à eux seuls, ne suffisent pas à garantir une représentation politique effective. Ils constituent un levier d’accès, mais ne remplacent pas les réformes nécessaires en matière de gouvernance interne des partis, de formation, d’accompagnement et d’égalité des chances. Au fond, cette recherche montre que la véritable question n’est plus seulement comment faire entrer davantage de femmes au Parlement ? mais plutôt comment leur permettre d’exercer pleinement le pouvoir, d’être réinvesties, de gagner des circonscriptions locales et de devenir des actrices durables de la vie politique ? c’est précisément à cette interrogation que mon ouvrage apporte des éléments de réponse.
A.E : Selon vous, pourquoi l’accès des femmes aux responsabilités politiques demeure-t-il un défi, malgré les avancées législatives ?
L’accès des femmes aux responsabilités politiques demeure un défi parce que les avancées législatives, aussi importantes soient-elles, ne suffisent pas à transformer immédiatement les pratiques, les rapports de pouvoir et les cultures partisanes. Le Maroc a connu des progrès significatifs sur le plan juridique et institutionnel, notamment à travers la Constitution, les mécanismes de discrimination positive et l’amélioration de la représentation des femmes. Cependant, entre la reconnaissance formelle de l’égalité et son effectivité réelle, un écart persiste. Les principaux obstacles se situent souvent au sein même des partis politiques. Ce sont eux qui contrôlent les investitures, l’accès aux circonscriptions compétitives, les responsabilités internes et les ressources nécessaires à une carrière politique. Or, les femmes restent encore insuffisamment présentes dans les instances où se prennent les décisions stratégiques. À cela s’ajoutent les stéréotypes de genre, les inégalités d’accès aux réseaux politiques et financiers, ainsi que la difficulté de concilier les responsabilités politiques, professionnelles et familiales. Les femmes doivent souvent démontrer davantage leur compétence et leur légitimité pour accéder aux mêmes fonctions que les hommes.
A.E : Qu’est-ce qui vous a le plus marquée au cours de vos recherches ?
Ce qui m’a le plus marquée au cours de ce long parcours de recherche, c’est le constat que, malgré les avancées réalisées, il existe encore un véritable déficit de valorisation des compétences féminines au sein des partis politiques. J’ai été particulièrement frappée par l’absence d’une stratégie visant à investir durablement dans les parcours des femmes, à développer leurs compétences et à capitaliser sur leur expérience politique. Pourtant, ces femmes ont acquis une connaissance précieuse du travail parlementaire et des politiques publiques. Dans de nombreux cas, cette expertise n’est ni valorisée, ni transmise, ni même mobilisée après la fin de leur mandat. Un autre élément qui m’a profondément interpellée est le manque de mémoire institutionnelle. Dans certains partis, il est parfois difficile de retrouver les coordonnées ou les parcours de leurs anciennes parlementaires. Cela traduit, selon moi, une faible culture de la capitalisation des expériences et de l’accompagnement des talents politiques féminins. Enfin, ce qui m’a le plus impressionnée est le temps et les efforts nécessaires pour accéder au Parlement. Les témoignages recueillis montrent qu’il faut en moyenne près de trente ans d’engagement militant avant d’accéder à un mandat parlementaire. Ce parcours exige une persévérance exceptionnelle. Il est donc regrettable que cette expérience, acquise au prix de plusieurs décennies d’engagement, ne soit pas davantage mise à profit par les partis politiques, que ce soit dans leurs instances dirigeantes, dans la formation des nouvelles générations ou dans la préparation des échéances électorales.
A.E : Les difficultés des femmes marocaines sont-elles comparables à celles d’autres pays africains ?
Je pense que les femmes, partout dans le monde, et plus particulièrement dans les sociétés où les structures patriarcales demeurent fortement ancrées, font face à des défis qui présentent de nombreuses similitudes. Les stéréotypes de genre, les inégalités d’accès aux ressources, les difficultés à concilier vie politique et vie familiale, ainsi que la sous-représentation dans les espaces de décision constituent des réalités largement partagées. L’Afrique offre toutefois des expériences particulièrement inspirantes. Plusieurs pays africains ont réalisé des avancées remarquables en matière de représentation politique des femmes. Dans certains cas, ils ont même dépassé la parité ou figurent parmi les pays les mieux classés au monde en termes de présence féminine au Parlement. Ces résultats démontrent qu’une volonté politique forte, associée à des réformes institutionnelles ambitieuses, peut produire des changements significatifs. Néanmoins, la représentation ne peut être réduite à une simple question de chiffres. L’augmentation du nombre de femmes élues est une condition nécessaire, mais elle n’est pas suffisante. Cette présence doit également se traduire par une influence réelle sur le travail parlementaire, l’élaboration des lois et l’orientation des politiques publiques. L’enjeu est donc de passer d’une représentation quantitative à une représentation véritablement substantielle. Les femmes doivent pouvoir contribuer pleinement aux décisions publiques, notamment dans les domaines liés à l’égalité, à la justice sociale, à la protection des personnes en situation de vulnérabilité, à l’éducation, à la santé et à l’autonomisation économique. Enfin, il est indispensable de s’intéresser aux conditions concrètes de l’exercice du mandat politique. L’accès aux ressources financières, le financement des campagnes électorales, le renforcement des capacités, l’accompagnement par les partis politiques et la reconnaissance des compétences constituent autant de leviers essentiels pour permettre aux femmes non seulement d’accéder aux responsabilités, mais aussi d’y exercer un leadership durable et influent.
A.E : Quel rôle les médias peuvent-ils jouer ?
Les médias ont un rôle fondamental à jouer, car ils ne se contentent pas de relayer l’information : ils contribuent à façonner les représentations collectives et à influencer le regard que la société porte sur les femmes engagées en politique. Pendant longtemps, la couverture médiatique des femmes politiques s’est davantage intéressée à leur apparence, à leur vie personnelle ou à leur style de communication qu’à leurs idées, leurs compétences ou leurs réalisations. Cette approche contribue, parfois inconsciemment, à entretenir des stéréotypes qui fragilisent leur légitimité dans l’espace public. Les médias ont donc une responsabilité importante dans la promotion d’une représentation plus équilibrée et plus objective des femmes en politique. Cela suppose de mettre davantage en lumière leurs parcours, leurs expertises, leurs propositions et leur contribution au débat public, tout en veillant à éviter les biais et les stéréotypes de genre. Ils peuvent également jouer un rôle essentiel dans l’éducation citoyenne en sensibilisant l’opinion publique à l’importance d’une participation politique inclusive et en donnant davantage de visibilité aux femmes exerçant des responsabilités à tous les niveaux, qu’il s’agisse des collectivités territoriales, du Parlement, des partis politiques ou de la société civile.
A.E : Comment conciliez-vous rigueur scientifique et influence sur les politiques publiques ?
Pour moi, la rigueur scientifique et l’influence sur les politiques publiques ne s’opposent pas ; elles se complètent. Une recherche n’a de véritable portée que si elle est à la fois méthodologiquement solide et utile à la décision publique. Tout au long de mon parcours, j’ai veillé à ancrer mes analyses dans des données empiriques, une méthodologie rigoureuse et une approche comparative. Mon ouvrage est le fruit de plusieurs années de recherche de terrain dont les témoignages ont permis d’aller au-delà des statistiques pour comprendre les mécanismes, souvent invisibles, qui influencent les trajectoires politiques des femmes. Parallèlement, mon expérience professionnelle dans les domaines de la gouvernance, des politiques publiques et de la coopération internationale m’a permis de confronter les résultats de la recherche aux réalités du terrain. Cette articulation entre recherche et action constitue, à mes yeux, une véritable richesse elle permet de produire des recommandations qui ne sont pas uniquement théoriques, mais également réalistes, opérationnelles et adaptées aux besoins des institutions. Je suis convaincue que le rôle du chercheur ne se limite pas à analyser les politiques publiques. Il consiste aussi à alimenter le débat public, à éclairer les décideurs par des données probantes et à proposer des pistes de réforme fondées sur des preuves.
A.E : Quel regard portez-vous sur la coopération Sud-Sud entre femmes leaders africaines ?
Je considère que la coopération Sud-Sud constitue aujourd’hui un levier stratégique pour renforcer le leadership des femmes africaines. Nos pays partagent de nombreux défis, mais aussi des expériences, des innovations et des réussites dont nous pouvons mutuellement nous inspirer. L’Afrique regorge de femmes leaders qui transforment leurs institutions, leurs communautés et leurs sociétés. Pourtant, ces expériences restent encore insuffisamment documentées, valorisées et mises en réseau. Il est donc essentiel de créer davantage d’espaces d’échange entre parlementaires, élues locales, universitaires, responsables d’institutions, entrepreneures et actrices de la société civile afin de favoriser le partage d’expériences, le mentorat et la co-construction de solutions adaptées aux réalités africaines. Cette coopération ne doit pas se limiter aux rencontres institutionnelles. Elle doit également encourager les projets de recherche communs, les formations, les réseaux d’expertise, la mobilité académique et professionnelle, ainsi que la production de connaissances sur les politiques publiques en faveur de l’égalité et du leadership des femmes. Mon expérience dans la coopération internationale m’a convaincue que les solutions les plus durables sont souvent celles qui émergent du dialogue entre des acteurs confrontés à des réalités comparables. La coopération Sud-Sud permet précisément de construire des réponses fondées sur des expériences africaines, en valorisant les compétences, les innovations et les bonnes pratiques développées sur le continent.
A.E : Quels conseils aux jeunes femmes africaines aspirant à des responsabilités ?
Le premier conseil que je leur donnerais est de croire en leurs compétences et de ne jamais attendre d’être « parfaitement prêtes » pour saisir une opportunité. Les femmes ont souvent tendance à s’imposer des exigences plus élevées que les hommes, alors même qu’elles disposent des compétences et de la légitimité nécessaire. Je les encouragerais également à investir dans leur formation, à développer une expertise solide et à cultiver leur curiosité intellectuelle. La connaissance est une véritable source d’autonomie et de crédibilité. Plus une femme maîtrise son domaine, plus elle est en mesure d’influencer les décisions et de défendre ses convictions. Je leur dirais aussi de construire leur réseau, de rechercher des mentors, mais surtout de soutenir d’autres femmes. Le leadership ne se mesure pas uniquement à une réussite individuelle, il se construit aussi dans la capacité à ouvrir la voie à celles qui suivent. Je les inviterais enfin à ne pas craindre l’engagement public. Les critiques, les résistances ou les obstacles font partie de tout parcours de leadership. L’essentiel est de rester fidèle à ses valeurs, de faire preuve de persévérance et de transformer chaque difficulté en une occasion d’apprendre et de progresser.
A.E : Quels sont vos prochains projets ?
Mes prochains projets s’inscrivent dans la continuité de mes travaux de recherche et de mon engagement en faveur d’une gouvernance démocratique fondée sur l’évidence scientifique. Je souhaite tout d’abord poursuivre les réflexions engagées à travers mon ouvrage «
Femmes et représentation politique au Maroc ». Mon ambition est d’en faire un véritable outil de dialogue entre les décideurs publics, les partis politiques, les universités et la société civile, afin d’alimenter la réflexion sur les réformes nécessaires pour renforcer la participation politique des femmes et consolider notre démocratie. Je poursuis également de nouveaux travaux de recherche consacrés à la gouvernance démocratique des partis politiques, aux mécanismes de renouvellement des élites, ainsi qu’aux dynamiques de leadership des femmes en Afrique, avec une attention particulière portée au niveau territorial, où se construit une grande partie de la vie démocratique.
A.E : Quel message adressez-vous aux lecteurs d’Afrique Économie ?
L’Afrique dispose d’un formidable potentiel humain. Partout sur le continent, des femmes et des hommes s’engagent chaque jour pour faire progresser la démocratie. Nous devons croire en notre capacité à concevoir nos propres solutions, à valoriser nos expertises et à faire de la recherche un véritable levier de transformation et de développement. Je suis également convaincue que l’avenir de l’Afrique se construira grâce à un dialogue renforcé entre la recherche, les institutions, la société civile et les citoyens. C’est en produisant des connaissances ancrées dans nos réalités, en favorisant les échanges d’expériences et en consolidant la coopération entre les pays africains que nous serons en mesure de relever durablement les grands défis de notre continent.
Interview réalisée par Nadège Koffi
