SEM Paul Benoît SARR, Ambassadeur du Sénégal en Côte d’Ivoire: «On a voulu que les infrastructures soient le secteur pilote du lancement de ce nouveau programme conjoint de benchmarking»
Nommé Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République du Sénégal près la République de Côte d’Ivoire depuis juin 2025, Paul Benoît SARR est un diplomate de carrière qui entend contribuer activement au renforcement des relations entre Dakar et Abidjan. Ancien ambassadeur au Niger et cadre du Ministère des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur du Sénégal, il place la coopération stratégique et le partage d’expériences entre les deux pays au cœur de sa mission.
Dans cette première interview accordée au média en ligne Afrique Économie depuis sa prise de fonction en Côte d’Ivoire, il dévoile l’une des initiatives majeures qu’il souhaite impulser durant son mandat : la mise en place d’un programme conjoint de benchmarking entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire, avec pour secteur pilote les infrastructures, afin de favoriser l’échange de bonnes pratiques et renforcer les synergies de développement entre les deux États.
A.E : Présentez-vous à nos lecteurs
Je suis l’Ambassadeur Paul Benoît SARR, depuis le 16 juin 2025, j’ai présenté mes lettres de créance à S.E.M. Président Alassane OUATTARA, Président de la République de Cote d’Ivoire, et pris fonction officiellement. Donc je suis là pour porter la voix du Sénégal en Côte d’Ivoire ; nous avons également pour mission fondamentale de renforcer les relations d’amitié et de coopération qui existent entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire depuis des décennies.
A.E : Monsieur l’Ambassadeur, comment qualifieriez-vous aujourd’hui l’état des relations diplomatiques et économiques entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire ?
Le Sénégal et la Côte d’Ivoire dans l’espace UEMOA sont appelés « les deux locomotives de l’économie » de l’espace UEMOA ; Depuis des décennies, la Côte d’Ivoire représente 40% du PIB de la sous-région, et le Sénégal suit toujours avec 20% de la richesse produite dans l’espace UEMOA ; C’est dire que ce sont les deux pays qui portent vraiment le chantier de l’intégration économique dans l’espace UEMOA. Nous avons une mission fondamentale à jouer, dans le parachèvement des chantiers de l’intégration parce que ce sont les deux pays qui ont toujours porté la croissance de la région. Les deux pays ont pour vocation de cheminer ensemble, de travailler ensemble et de programmer conjointement. C’est la raison pour laquelle, la récente visite d’amitié et de travail que S.E.M. Cheikh NIANG, Ministre de l’Intégration Africaine, des Affaires étrangères et des Sénégalais de l’Extérieur, et son collègue M. Dethie FALL, Ministre des Infrastructures, ont effectuée à Abidjan les 25 et 26 février 2026 pour jeter les bases d’un nouveau Programme conjoint de benchmarking bilatéral entre les deux pays.
A.E : Le Sénégal et la Côte d’Ivoire figurent parmi les économies les plus dynamiques de l’UEMOA. Quels sont, selon vous, les principaux leviers économiques de cette coopération bilatérale ?
L’un des leviers de la coopération bilatérale entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire est d’abord le levier économique et commercial, et le levier monétaire. Je vais d’abord commencer par le levier monétaire. Les deux pays étant les locomotives des chantiers de l’intégration sous-regionale, la Côte d’Ivoire assure toujours la gouvernance de la BCEAO et le siège est toujours à Dakar. Donc, c’est pour montrer que les deux pays qui portent la croissance de l’espace UEMOA. Il y a aussi le levier économique et commercial ; la Côte d’Ivoire étant une puissance agricole, je dirai même une puissance agricole de la sous-région et de la CEDEAO, le Sénégal a intérêt à établir des relations commerciales et économiques très étroites avec la Côte d’Ivoire. Mais également de s’inspirer des bonnes pratiques en matière de gouvernance agricole. Je peux choisir d’autres secteurs, mais pour moi le secteur primaire est un secteur porteur pour les économies de l’espace UEMOA, notamment les économies durables de la Côte d’Ivoire et du Sénégal. Le Sénégal a beaucoup à apprendre de l’expérience et de l’expertise de la Côte d’Ivoire en matière de gouvernance agricole, quelle que soit la filière considérée (anacarde, banane, etc).
A.E : Dans quels secteurs d’activité les entreprises sénégalaises sont-elles actuellement les plus présentes en Côte d’Ivoire (commerce, BTP, services, finance, agro-industrie, numérique, etc.) ?
Quand nous nous sommes intéressés à la typologie des entreprises sénégalaises présentes en Côte d’Ivoire, nous nous sommes rendus au CEPICI avec Mme AMICHIA et nous avons sollicité la liste des entreprises sénégalaises qui opèrent en Côte d’Ivoire. Il y en a une centaine selon des critères définis par le CEPICI. Mais quand on regarde la configuration économique établie par le CEPICI, la plus grande partie opère dans le secteur des BTP, de l’Agriculture, dans le secteur primaire, mais également dans le secteur de la pêche maritime.
A.E : Quel rôle joue la diplomatie économique dans votre mission, notamment pour accompagner et promouvoir les entreprises sénégalaises sur le marché ivoirien ?
L’Ambassade est fondamentalement investie de cinq missions et parmi les cinq missions, il y a la mission qui consiste à établir et promouvoir des relations économiques avec le pays accréditaire (le pays où l’Ambassadeur est accrédité). Dans le pays accréditaire, l’Ambassadeur est investi d’une mission de promotion des relations économiques dans le pays d’accueil et cela est inscrit dans la convention de Vienne du 18 avril 1961 sur les relations diplomatiques ; cela est fondamental pour tout Ambassadeur. Maintenant, dans la pratique, nous avons voulu insuffler une dynamique nouvelle à cette coopération économique entre les deux pays, quand nous sommes arrivés au mois de juin 2025. Et c’est dans le cadre du renforcement de cette diplomatie économique que nous avons proposé a la partie ivoirienne d’élaborer conjointement un programme de benchmarketing bilateral entre les deux pays. On sait que dans certains secteurs, la Côte d’Ivoire a beaucoup de choses à apprendre du Sénégal, et le Sénégal doit aussi s’inspirer de l’expertise de la Côte d’Ivoire dans beaucoup d’autres secteurs. C’est sur la base de ce constat qu’on a choisi d’inviter la partie ivoirienne à élaborer un programme conjoint de benchmarking bilatéral qui va s’articuler autour d’un certains nombre de secteurs stratégiques et prioritaires. Nous avons commencé par le secteur des infrastructures, avec la visite du Ministre, il y a presque deux semaines. On a voulu que les infrastructures soient le secteur pilote du lancement de ce nouveau programme conjoint de benchmarking. Nous avons eu une séance de travail très fructueuse avec le BNETD, et le Ministre des infrastructures a été très satisfait.
A.E : La connectivité aérienne est un facteur clé des échanges économiques. Quel rôle joue la compagnie nationale Air Sénégal dans le renforcement des relations économiques, touristiques et humaines entre nos deux pays ?
C’est vrai que chacun de nos deux pays a sa propre compagnie aérienne. On sent que le flux entre les deux pays est un flux dense; ce qui témoigne de la vitalité de l’axe Dakar-Yamoussoukro. Quand on voit le nombre de passagers qui sont transportés de Dakar à Abidjan, avec les deux compagnies, c’est un exemple de vitalité. Mais moi je pense que les deux pays ont intérêt à travailler ensemble, à avoir un espace commun de dialogue sur le transport aérien. Cela permet de mutualiser un certain nombre de choses. Pour les contraintes auxquelles les deux compagnies pourraient être confrontées sur le terrain, il y a un espace de dialogue dans le secteur des transports aériens. Je pense qu’il y a déjà un cadre juridique qui existe; l’accord gagnerait à être adopté, actualisé et essayer de refléter les contraintes actuelles auxquelles les deux pays sont confrontés. Cela va permettre de booster encore davantage la circulation des biens et des personnes.
A.E : La communauté sénégalaise constitue un important lien entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire. Peut-on avoir une estimation du nombre de ressortissants sénégalais vivant en Côte d’Ivoire et leur contribution à l’économie locale ?
Quand on va au marché de Treichville (Abidjan), d’Adjamé, on a l’impression que le Sénégal a la première diaspora en Cote d’Ivoire. J’ai été surpris quand je suis arrivé à Abidjan, quand j’ai lu le dernier Recensement Général de la Population et de l’Habitat que le Gouvernement ivoirien a réalisé en 2021, le Sénégal constitue la 9ème diaspora en Côte d’Ivoire, derrière le Burkina Faso, le Mali, etc. Et selon ce recensement établi par le gouvernement ivoirien en 2021, les sénégalais sont au nombre de 40 a 50.000. Les sénégalais sont très bien reçus en Côte d’Ivoire; moi même j’étais étonné lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations (CAN) de voir la communauté sénégalaise se réjouir librement dans les rues de Treichville. Cela montre encore une fois l’hospitalité des ivoiriens.
A.E : Comment l’Ambassade accompagne-t-elle les investisseurs ivoiriens souhaitant s’implanter ou développer leurs activités au Sénégal ?
Comme je l’ai indiqué tout à l’heure, il y a des secteurs que nous avons ciblés pour être inscrits dans l’agenda du benchmarking bilatéral. Parmi ces secteurs, nous avons aussi le dialogue entre les deux secteurs privés. Et c’est la raison pour laquelle ici à l’Ambassade, nous avons un Bureau économique , piloté par la Conseillère économique qui est chargée de tout ce qui touche à la destination Sénégal. Elle a des échanges quotidiens avec tous les acteurs évoluant dans l’investissement et dans le secteur privé. Elle oriente et conseille tous ceux qui sollicitent l’Ambassade (TDR, législations sur investissement, etc).
A.E : Dans un contexte international marqué par des incertitudes économiques, quelles opportunités nouvelles de coopération Sud-Sud identifiez-vous entre le Sénégal et la Côte d’Ivoire ?
Je pense que cela recoupe ce que nous sommes en train de préparer pour renforcer la coopération économique entre les deux pays. L’exemple le plus récent c’est la séance de travail technique qu’il y a eu entre notre Ministre des Infrastructures et les Responsables du BNETD; ça c’est un modèle excellent et pratique de coopération Sud-Sud. Nous sommes très heureux de collaborer avec la Côte d’Ivoire car la Côte d’Ivoire est également un modèle inspirant en matière d’organisation événements.
A.E : La jeunesse, l’innovation et le numérique occupent une place centrale dans les politiques publiques africaines. Existe-t-il des initiatives ou projets conjoints dans ces domaines ?
Le Président Bassirou Diomaye FAYE a une super priorité, c’est le secteur de la Transformation Numérique. Et c’est parce qu’il tient tellement à la Transformation Numérique que quand il a été invité par le Président de la République Alassane OUATTARA, lors du CEO Forum de mai 2025, le Président FAYE a fait une seule communication qui a porté sur le «New Deal Technologique»; c’est un des programmes, qu’il a déjà élaborés et dont la mise en œuvre va solliciter un certains nombre d’acteurs africains et sénégalais. Selon le Président, la Transformation Numérique permet de gagner du temps pour nos pays. Nous sommes tous engagés dans des agendas de transformation structurelle de nos économies, de nos infrastructures et de nos secteurs éducatifs et sanitaires. Et pour aller vite, on est obligé de passer par le Numérique. Cela nous permet de gagner en temps et en efficacité. En Côte d’Ivoire, je crois qu’il y a des progrès qui sont en train d’être enregistrés dans la Transformation Numérique. Dans plusieurs secteurs, nous nous rendons compte que la Côte d’Ivoire a accompli des progrès remarquables dans la digitalisation. Et au demeurant, la Transformation Numérique fait partie du benchmarking bilateral que nous sommes en train d’élaborer. Nous devons terminer les Termes de Références (TDR) pour que les deux parties puissent valider. Au moment même où nous parlons, il y a une mission sénégalaise qui vient d’arriver en Cote d’Ivoire pour faire du benchmarking avec les services compétents (Ministère des Transports de la Côte d’Ivoire) et s’inspirer l’expérience ivoirienne en matière de sécurité routière. Pour le moment, nous avons choisi sept secteurs prioritaires, mais c’est un programme qui va être actualisé chaque année, car c’est un programme de coopération. Parce que d’habitude, les pays africains n’ont pas un programme de coopération entre eux. C’est rare qu’un Ambassadeur vienne dans un pays avec un programme de coopération bien ficelé; et ça c’est de l’innovation. On veut que la coopération soit visible. Nous aurons besoin de la presse pour nous accompagner.
A.E : Pour conclure, quel message souhaiteriez-vous adresser aux acteurs économiques sénégalais et ivoiriens afin de les encourager à saisir pleinement les opportunités entre nos deux pays ?
Le message que je souhaiterais lancer aux opérateurs sénégalais et ivoiriens et aux autres opérateurs économiques, c’est d’abord de se focaliser sur les chantiers prioritaires entre les deux pays. Et parmi les chantiers prioritaires entre les deux pays, il y a le chantier de l’intégration sous regionale. L’intégration commence par l’intégration physique; il nous faut des infrastructures de communication, de transport dans les deux pays. Et il ne faut négliger aucun moyen de transport (ferroviaire, aérien, terrestre, maritime). J’insiste sur le transport maritime parce qu’actuellement c’est là où on attend les deux secteurs privés des deux pays. La priorité est de mettre en place une ligne maritime sur l’espace du Golf de Guinée car on s’est rendu compte qu’il y a un déficit de transport maritime dans la façade maritime ouest africaine; il y a un potentiel des échanges commerciaux qu’on peut booster avec cette ligne maritime. C’est vraiment une priorité pour nous. L’avantage que nous avons en Côte d’Ivoire est que la Côte d’Ivoire a commencé à avoir des infrastructures de classe internationale. Si on prolonge les infrastructures de la Côte d’Ivoire vers la sous-région, on va commencer à connecter les pays physiquement. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Sénégal vient benchmarker les infrastructures ivoiriennes.
Interview réalisée par Nadège Koffi

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