Le Maroc social 2030 : Traduire la dignité en politiques publiques
Le Maroc avance, vite, si vite qu’il est possible d’observer à vue d’œil l’effondrement de sa classe moyenne.
Le Maroc social 2030, essai paru en janvier 2026 part de ce constat (ms20230.org). Son auteure, Oumaima MHIJIR y dissèque les données d’un pays qui investit, bâtit, rayonne mais dont le lien social se fragilise. Résolue à adopter une approche pragmatique, Oumaima MHIJIR propose un ouvrage à mi-chemin entre le livre blanc et le retour sur expérience d’une femme de terrain. Son écriture, de la même façon que ses propositions, interroge ce que pourrait être une habitation humaine du progrès au Maroc.
La question centrale qui anime l’essai est simple : Comment bâtir un modèle de croissance qui garantisse effectivement la dignité ? À cette question, O. MHIJIR répond par quatre chantiers qu’elle nomme avec justesse des « chantiers de dignité ». Quatre lieux où le Maroc joue, concrètement, son avenir social et politique.
En 2025, au Maroc, 4,5 millions de jeunes sont « NEET », ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ce chiffre dévoile une génération en suspens, sommée d’attendre dans un pays qui accélère sans elle. Sommée sans succès car déterminée à se faire entendre : c’est le message que l’on retient des manifestations massives de septembre 2025.
Pour répondre au cri social de la Gen Z, l’auteure appelle à rompre avec l’empilement des programmes pour construire des trajectoires lisibles, territorialisées et accompagnées. « Le Maroc ne manque ni de talent, ni d’énergie, ni de volonté : il manque d’articulation entre ces forces » dit-elle. Le premier chantier de la dignité propose cinq pistes réalistes pour résoudre l’équation « Jeunesse, Éducation, Emploi ». Une équation qui concerne 11 millions de jeunes entre 15 et 29 ans au Maroc.
Le deuxième chapitre du livre « la moitié du ciel, 100% du potentiel : quand les femmes avancent, le Maroc gagne », explique de façon très claire en quoi la question des femmes est « intersectionnelle ». Les femmes subissent plusieurs formes de discriminations et de dominations physique, psychologique, territoriale, économique, sociale, institutionnelle, numérique et symbolique.
Par conséquent, résoudre les inégalités réelles dont souffre les femmes revient à purger la société de façon systémique des inégalités pour tous les types de populations vulnérables (femmes, enfants, personne en situation de handicap, populations sur des territoires mal desservi, etc.).
Au Maroc, le taux d’activité des femmes plafonne autour de 19 %, l’un des plus faibles de la région MENA. Pour transformer le potentiel de la force active des femmes en atout effectif, MHIJIR propose de professionnaliser les métiers du soin et d’en revoir le cadre légal et les dispositions budgétaires. En détaillant cet axe des politiques publiques du « care », elle nous invite à repenser de fond en comble la notion de « travail » dans un monde en proie à des mutations radicales. Créer de la « valeur » n’a plus le même sens dans une société où l’IA détermine l’avenir de toutes les industries.
Le troisième chantier de dignité vise directement les fractures intergénérationnelles. Intitulé « Vieillissement, santé et transitions démographiques », on y apprend que 09 ménages marocains sur 10 déclarent ne pas pouvoir épargner. S’en suit une réflexion profonde sur ce qu’on entend aujourd’hui par les mots famille, système de soutien et filet de sécurité. Le passage de la famille élargie à la famille nucléaire s’est opéré sans dialogue social abouti sur les mécanismes de solidarité. « Le Maroc s’est modernisé mais a oublié de moderniser sa solidarité » observe l’auteure.
Entre autres propositions sur ce chantier, notre auteure suggère de créer le statut de « proche aidant » et d’en formaliser le parcours et les champs d’application.
Le quatrième chantier est le socle des trois autres. MHIJIR l’intitule « Pacte national, territoires et engagement citoyen ». Un jeune sur deux déclare ne pas faire confiance aux institutions publiques (étude TIZI 2024).
Ce déficit de confiance est peut-être la crise la plus profonde. Cette crise explique en partie le désengagement des citoyens et leurs colères. Elle le dit clairement : les politiques publiques échouent moins par manque de moyens que par manque de lisibilité, de continuité et d’écoute. MHIJIR propose de « rebâtir la confiance, brique par brique » en activant des organismes indépendants déjà existants, à commencer par le Conseil Consultatif de la Jeunesse et de l’Action Sociale crée dès 2016…et resté sans décret permettant sa mise en œuvre.
En effet, le Maroc social 2030 est un livre qui se lit d’une traite tant il propose une feuille de route cohérente et bien articulée. Son ambition est prométhéenne : rendre aux citoyens le pouvoir d’agir sur les politiques publiques. C’est sûrement le parcours personnel d’Oumamia MHIJIR qui explique cette ambition : fille d’une professeure de SVT et d’un professeur de philosophie, ingénieure d’État, formée aux pratiques d’entrepreneuriat social à l’Université de Bâle et à Harvard sur l’encapacitation des femmes, elle assume pendant 12 ans d’affilée des postes de direction dans des institutions d’envergure et multiplie les missions de conseil et de formation en Colombie, en Inde, en Finlande, en Tanzanie. Titanesque par sa stature et son appétit pour l’action publique, elle ‘détonne’ dans le paysage marocain pour reprendre le mot de Mohamed Alami BERRADA, Directeur du Moroccan Leadership Institute où Oumaima fera ses classes très top dans sa carrière.
Au fond, Oumaima MHIJIR et son premier ouvrage rappelle une vérité que l’Afrique contemporaine redécouvre : le développement sans dignité traduite en politiques publiques aggrave les fractures et l’instabilité politique.
À l’heure où le continent cherche ses propres modèles, O. MHIJIR propose une boussole et l’incarne : nous mesurons explicitement la réussite non à la hauteur des infrastructures mais à la capacité de chaque citoyen à vivre debout.
Notons que ce livre n’est pas un diagnostic de plus. C’est le premier acte d’un Think & Do Tank « Le Maroc social 2030 » lancé dans la foulée du livre (ms20230.org).
Actif en ligne et sur les réseaux sociaux, ce Think & Do Tank est une plateforme opérationnelle pour transformer l’anxiété sociale en action constructive. À en juger par l’audace et la conviction d’Oumaima MHIJIR, gageons ceci : gouverner en 2030 au Maroc, c’est consolider les politiques du soin et de la relation sociale.
Housni ZBAGHDI, Philosophe praticienne, Directrice de La Maison de la Philosophie/Maroc

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